Union des Syndicats de Pharmaciens d'Officine (USPO)

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Le pharmacien d’officine : maillon essentiel mais fragile de la distribution du médicament en Europe

Le métier de pharmacien d’officine connaît des mutations profondes sur le continent européen. Les décisions prises par l’Union européenne sont de plus en plus visibles et concrètes pour les pharmaciens. Depuis l’harmonisation des procédures d’autorisations de mise sur le marché (AMM) des médicaments, l’Union a renforcé la sécurisation des produits de santé, par exemple par l’introduction du dispositif de sérialisation afin de lutter contre la falsification, ou encore la protection des consommateurs et patients européens via la certification des dispositifs médicaux. Néanmoins, en matière de santé publique les États demeurent les principaux décisionnaires. L’Union bâtit un cadre commun au sein duquel se dessine une mosaïque de réglementations nationales tendant à former le visage de l’officine de demain, alliant sécurité, amélioration et protection de la santé publique.

On assiste à une restructuration globale du réseau officinal européen et à une fragilisation du maillage qui entraînent des réponses variées selon les États. De cette fragilisation, se dégage une tendance claire, les pharmaciens européens voient leurs missions s’accroître. Cette diversité d’approche entre les États européens offre un terrain propice à l’expérimentation quant à l’avenir de la profession, éclairant les perspectives d’évolution pour les autorités françaises.

Si la fermeture d’officines est souvent analysée sous un angle national, les données européennes montrent qu’il s’agit d’un phénomène beaucoup plus large, qui interroge les modèles économiques, les politiques de régulation et, plus largement, la place du pharmacien dans les systèmes de santé de demain. Les données récentes mettent en lumière une contraction préoccupante du réseau de pharmacies, particulièrement marquée en Europe occidentale et centrale.

Au cours des cinq dernières années, plus de 10 000 officines ont définitivement baissé le rideau dans cinq pays majeurs : l’Allemagne, le Royaume-Uni, la France, la Belgique et la Pologne. Entre 2015 et 2025, le nombre de pharmacies a ainsi chuté de 11,6 % en Allemagne et en Pologne pendant que l’on était à 7 % en France. Toutefois, certains pays comme la Grèce voient leur parc officinal progresser, démontrant que cette fragilisation n’est pas une fatalité.

Cette diminution du nombre d’officine est à mettre en parallèle avec la densité officinale, laquelle présente des écarts considérables entre les États. Alors que le Danemark compte environ 11 300 habitants par pharmacie et les Pays-Bas plus de 8 000, la France en recense environ 3 200, un niveau proche de celui de l’Italie. L’Espagne et la Belgique disposent même d’un réseau encore plus dense, tandis que la Grèce demeure l’un des pays les plus maillés d’Europe avec près d’une pharmacie pour 1 000 habitants. Or, la fermeture d’une officine est d’autant plus délétère pour la santé publique que la plus proche se situe à plusieurs dizaines de kilomètres.

Les menaces du modèle économique sont nombreuses : pression constante sur les volumes de médicaments, inflation persistante, hausse des coûts d’exploitation, complexification de la gestion quotidienne, etc. Cette conjoncture fragilise en premier lieu les structures les plus modestes et les territoires ruraux ou faiblement peuplés, écaillant un maillage essentiel à la préservation de la santé publique dans ces territoires.

Partout en Europe, les pharmaciens jouent un rôle majeur pour renforcer l’accès aux soins, améliorer la prévention et répondre aux difficultés croissantes des systèmes de santé. Si les missions confiées aux officines varient selon les États, on observe que le pharmacien devient de plus en plus un acteur de premier recours pleinement intégré dans le parcours de soins.

Avec plus de 141 000 pharmacies réparties sur le continent et plus de 526 000 pharmaciens en exercice, le réseau officinal européen constitue l’une des professions de santé les plus accessibles d’Europe, représentent ainsi un relais naturel pour développer de nouvelles activités de santé publique. [1].

Dans certains Etats membres, les missions de prévention confiées aux pharmaciens vont parfois bien au-delà de celles exercées en France. En Belgique, les officinaux accompagnent les patients dans des programmes de sevrage des benzodiazépines grâce à des préparations magistrales permettant une diminution progressive des doses. Les Pays-Bas expérimentent quant à eux la pharmacogénomique en officine afin d’adapter les traitements au profil génétique des patients. Plus largement, plusieurs États européens ont développé des services de santé du voyage, des programmes d’échange de seringues, de gestion du poids ou encore des dispositifs de dépistage et d’orientation des patients. Ainsi, dans de nombreux pays, le pharmacien ne se limite plus à remettre un traitement, mais accompagne le patient, que ce soit par l’administration de médicaments injectables, l’évaluation de l’observance, les conseils lors de la première dispensation, les instructions d’administration ou encore le suivi des maladies chroniques.

Si les modalités d’exercice diffèrent d’un État à l’autre, une même dynamique se dégage à l’échelle européenne. L’officine est progressivement appelée à dépasser son rôle traditionnel pour devenir un véritable acteur de prévention, de suivi thérapeutique et d’accompagnement des patients. Cette évolution répond à des besoins croissants de santé publique, mais suppose que ces nouvelles missions soient reconnues, organisées et financées de manière pérenne.

Au niveau européen, ces expériences montrent que la diversification des activités officinales ne constitue plus une perspective d’avenir mais bien une réalité ancrée dans les territoires et derrière les comptoirs. A l’instar de la mesure de la pression artérielle par les pharmaciens déjà pratiquée dans certains pays et étendue en France cet été, les autorités nationales peuvent s’inspirer des pratiques officinales européennes afin d’améliorer la prise en charge des patients.

Les expériences observées chez nos voisins offrent un laboratoire d’idées pour penser l’avenir de l’officine française.

La France s’est déjà engagée dans cette évolution avec notamment le développement de la vaccination à l’officine, les bilans de prévention, ou encore avec la généralisation prochaine de l’expérimentation OSyS. Toutefois, plusieurs pays vont plus loin en confiant au pharmacien des responsabilités accrues.

Le « pharmacien de famille » belge illustre cette logique en faisant du docteur en pharmacie un véritable référent pour les patients chroniques. En Belgique toujours a été mis en place un programme innovant de sevrage des benzodiazépines au cours duquel les pharmaciens réalisent des préparations magistrales permettant une diminution progressive des doses, accompagnent les patients pendant plusieurs mois et assurent un suivi régulier des symptômes de sevrage et de la motivation.

Plusieurs expériences étrangères montrent que les nouvelles compétences ne peuvent être durablement exercées que si elles font l’objet d’un financement adapté. En Belgique, les nouvelles missions confiées au pharmacien sont rémunérés de manière spécifique et cohérente afin de traduire l’évolution du modèle économique de l’officine. En effet, la valeur créée ne repose plus uniquement sur la délivrance mais sur l’expertise clinique, le temps consacré au patient et la qualité du suivi assuré.

En Belgique, le dispositif du « pharmacien de famille », destiné au suivi des patients chroniques, donne ainsi lieu à une rémunération forfaitaire annuelle de 31,80 € par patient, tandis que le programme national de sevrage des benzodiazépines prévoit une rémunération progressive de 79,50 € par parcours de soins (31,80 € pour l’entretien initial, 31,80 € pour le suivi intermédiaire et 15,90 € pour l’évaluation finale), indépendamment de la rémunération des préparations magistrales réalisées. Ces exemples illustrent une évolution du modèle économique de l’officine. En effet, au-delà de la seule délivrance du médicament, sont valorisés le temps consacré au patient, la coordination des soins et les compétences cliniques mobilisées. À l’heure où les missions des pharmaciens français continuent de s’élargir, ces dispositifs européens rappellent qu’une évolution durable de la profession suppose un financement à la hauteur des responsabilités qui lui sont confiées.

Cette réflexion apparaît d’autant plus nécessaire que la France connaît, comme de nombreux pays européens, une fragilisation progressive de son réseau officinal. Comme en témoigne nos voisins européens, confier de nouvelles missions pour les officines, tout en préservant le maillage territorial afin d’assurer un accès au soin pérenne en France est possible à condition d’accompagner les transformations de la profession par une politique économique cohérente.

La transformation numérique constitue également un levier majeur d’évolution de l’officine. Les pharmaciens sont appelés à jouer un rôle croissant dans le déploiement des outils numériques européens, notamment avec l’essor du dossier pharmaceutique, de l’Espace européen des données de santé (EHDS) et de la future notice électronique. Cette évolution, encore en débat au niveau européen, vise à remplacer progressivement le format papier par un accès dématérialisé aux informations, via QR code ou plateformes sécurisées. Pour les officinaux, elle promet une mise à jour plus rapide des données et une réduction des coûts logistiques tout en renforçant la libre circulation des médicaments en brisant les barrières linguistiques.

À l’heure où la pharmacie d’officine française connaît elle-même une profonde mutation, le regard porté sur les pratiques européennes constitue ainsi bien plus qu’un simple exercice comparatif. Il met en évidence que les défis auxquels la profession est confrontée sont largement partagés et que les solutions expérimentées ailleurs peuvent utilement nourrir la réflexion nationale. Afin de garantir un accès au soin sûr et équitable, l’enjeu pour la France est aujourd’hui de concilier trois exigences : préserver un maillage territorial dense, reconnaître pleinement les nouvelles compétences des pharmaciens et assurer un financement durable des missions qui leur sont confiées.


[1] Groupement pharmaceutique de l’Union européenne, 2025, Report on Pharmacy Services in Europe, disponible sur https://www.pgeu.eu/publications/report-on-pharmacy-services-in-europe/

Par Lorian Guyard et Lucie-Hélène Pagnat