Union des Syndicats de Pharmaciens d'Officine (USPO)

Les négociations conventionnelles débuteront dans un climat économique tendu pour les officines

Dans les prochaines semaines, les syndicats de pharmaciens d’officine et l’Assurance maladie débuteront les négociations conventionnelles (avenant n°1 à la convention pharmaceutique signée en 2022).

Ces négociations pourraient permettre d’aboutir à une revalorisation économique pour la pharmacie d’officine ; encore faut-il que les parties prenantes parviennent à un accord.

En 2021, des négociations économiques avaient déjà débuté dans le cadre de la refonte de la Convention pharmaceutique[1]. Pierre-Olivier Variot, Président de l’USPO, rappelle : « nous nous étions fortement opposés à la proposition de l’Assurance maladie qui consistait à impacter négativement 27,5% du réseau officinal. Nous avions donc refusé d’aller plus loin et convenu avec l’Assurance maladie de nous revoir en 2023 ».

Le temps des négociations est désormais revenu. Officines Avenir s’est donc intéressé à la situation économique actuelle des officines afin de mieux appréhender le contexte qui entourera ces futures négociations.

LA PAROLE A L’USPO

L'avis du Syndicat USPO

Pierre-Olivier Variot, Président de l’USPO, dévoile pour Officines Avenir l’avis du syndicat avant le début des négociations et leurs premières propositions.

« Durant ces trois dernières années, le réseau officinal s’est vu confier une charge importante de travail par les pouvoirs publics, pour lutter contre la Covid, et il a été rémunéré pour son engagement sans faille en faveur de la santé publique.

Cependant, tout le monde le constate, les charges en pharmacie connaissent une sur-inflation depuis cette période, notamment en termes de personnel mais aussi d’aménagement des lieux de soins, qui perdurent post- Covid.

Les experts-comptables alertent sur l’état actuel des trésoreries des pharmacies, et les grossistes répartiteurs constatent un doublement des demandes d’échelonnement de paiement.

Le chiffre d’affaires augmente artificiellement par l’arrivée massive de médicaments chers (plus de 1930 euros) et l’augmentation des prix sur le non-remboursable, alors que les unités de ces derniers reculent de 5,1% sur les cinq premiers mois 2023 selon IQVIA.

Nous sommes entrés dans une nouvelle ère de pensée, où il est normal et impératif d’augmenter les prix pour maintenir sa valeur, c’est-à-dire maintenir sa capacité à honorer ses charges et in fine à conserver son pouvoir d’achat.

Alors que la marge brute n’augmente pas aussi vite que les charges, une revalorisation à court terme est indispensable pour compenser cette sur-inflation. Elle doit être supérieure à l’inflation générale, pour éviter un affaiblissement du réseau, un risque de financiarisation de la pharmacie d’officine et par conséquent une diminution de l’accès aux soins pour les patients.

L’USPO souhaite construire avec le gouvernement une politique économique ambitieuse en termes de bon usage des produits de santé et de maintien du maillage mais souhaite également défendre l’indépendance financière des pharmaciens d’officine ».

UNE INFLATION GALOPANTE

Et l'inflation ?

Après 20 ans sans inflation, l’inflation générale a connu une croissance élevée depuis la crise Covid.

Selon l’INSEE, l’inflation annuelle s’élève à +6% en 2022 et une projection à +5,6% pour 2023 selon les estimations de la Banque de France[2]. Selon l’indice IPCH (Indice des Prix à la Consommation Harmonisé) de l’INSEE, l’inflation cumulée s’élèvera à près de 20% entre 2021-2025.

Le réseau pharmaceutique, mis en tension par la puissance publique dans la lutte contre la crise sanitaire, connaît une sur-inflation de ses charges égale à 2,2 fois l’inflation générale. La cause de cette sur inflation est principalement liée à l’augmentation des charges salariales mais également aux coûts de structure des officines nécessaires aux nouvelles missions.

Avec 133 415 employés répartis sur 21 023 structures, l’officine est le premier employeur des professionnels de santé libéraux et la masse salariale représente près de 2/3 de ses charges.

Et selon les experts-comptables, cette tendance se poursuit en 2023.

Combinée à une érosion de la valeur monétaire

En temps d’inflation, un euro aujourd’hui n’aura pas la même valeur que dans un an. Concrètement, vous n’achèterez pas le même bien avec un euro aujourd’hui et dans un an.

A partir de cette donnée, le groupe de travail économie de l’USPO a réalisé une comparaison entre la marge brute réelle et la marge brute théorique indexée à l’inflation des charges en pharmacie permettant ainsi de suivre l’évolution de la valeur.

En comparaison à l’année de référence 2019, la croissance de la marge brute officinale de 2021-2022 a été supérieure à la croissance de nos charges. En revanche, la croissance sera inférieure entre 2023 et 2025 en raison de la forte inflation prévue des charges comme le montre le graphique ci-dessous.

En période d’inflation, le delta temps est un paramètre particulièrement important. Selon les estimations du groupe de travail, corroborées par les experts-comptables et les statisticiens d’IQVIA, le bénéfice réalisé pendant les années 2021 et 2022, essentiellement lié aux activités Covid, sera épuisé un an après, c’est-à-dire fin 2023. Ces analyses soulignent également qu’en cas de non-revalorisation ou de revalorisation insuffisante, les pharmacies rencontreront d’importantes difficultés financières, mettant en péril le réseau pharmaceutique de proximité.

LES PROPOSITIONS DE L’USPO

Comment sortir de la crise ?

  • Se désensibiliser des volumes pour accélérer le bon usage en revalorisant les honoraires indépendants des volumes (honoraire à l’ordonnance, honoraire à l’âge et honoraire pour médicament spécifique), sans revaloriser les honoraires liés aux volumes (honoraire au conditionnement, honoraire complexe), afin d’en diminuer le poids.
  • Faire évoluer le système des gardes et revaloriser l’investissement de la pharmacie en responsabilisant les assurés, en regroupant les secteurs de garde à partir de minuit et en revalorisation l’astreinte de nuit profonde.
  • Développer la substitution des biosimilaires et des hybrides en élargissant le nombre de molécules substituables (notamment traitements aigus et chroniques) mais également en portant un modèle économique ambitieux inspiré de celui du générique : partage des économies sous forme d’honoraire « bon usage des biosimilaires », marge identique avec le princeps, accords commerciaux avec les laboratoires et remontées de données en vie réelle.

Au-delà de ces propositions, l’USPO veut revaloriser les missions du pharmacien et financer des services supplémentaires. Mais Pierre- Olivier Variot alerte : « il doit bien s’agir de deux enveloppes économiques différentes, il n’est pas question que l’investissement de l’Assurance maladie pour maintenir la valeur des officines intègre

le financement de missions ou leurs revalorisations. L’engagement des pharmacies pour développer les stratégies de prévention, de dépistage et d’accompagnement du patient sont des leviers de croissance SUPPLEMENTAIRES ! Plusieurs pistes sont actuellement étudiées et notamment l’accompagnement des patients souhaitant arrêter de fumer, la mise en place d’entretiens courts d’évaluation de la dépendance aux opioïdes, le repérage du risque cardio-vasculaire ou encore le développement du rôle du pharmacien dans les soins non programmés ».

Selon les premiers observateurs, dans un contexte économique contraint et un projet de loi de financement de la sécurité sociale qui s’annonce « dur », les négociations seront intenses.

INTERVIEW CROISEE

Inflation, nouvelles missions, rémunération… Joël  Lecoeur,  Expert-comptable  et  Président de CGP (Conseil Gestion Pharmacie) et Antoine Collet, Directeur des Panels, Pharmastat IQVIA livrent leur regard expert à Officines Avenir à l’occasion d’une interview croisée.

Selon l’INSEE, l’inflation annuelle a cru en 2022 de 5,9% et selon les projections de la Banque de France, elle s’établirait en 2023 à 5,6%. La pharmacie d’officine a été particulièrement impactée par cette situation économique. Certains experts parlent même de « sur-inflation ». Quel est votre regard sur cette situation ?

Joël Lecoeur : Précisons que l’année 2023 n’est pas terminée et que nous ne disposerons des bilans 2023 qu’au premier trimestre 2024. Mais nous pouvons déjà dessiner une tendance : on assiste à un effet de ciseaux. Trois postes ont fortement augmenté en officine : le prix d’achat des produits de parapharmacie et de conseil – le non vignetté- a flambé : près de 10% et plus. Le pharmacien, pour des raisons de « prix psychologique » ou de concurrence, n’a pas forcément répercuté cette hausse au comptoir. On constate ainsi une baisse des marges en pourcentage et en euros du non vignetté. Deux autres postes ont fortement augmenté : les frais généraux (+9,72%) et les frais de personnel (+12,35%). Les trésoreries commencent à se tendre et les grossistes- répartiteurs commencent à revoir des impayés.

D’après mes estimations, en 2023, on devrait revenir à un EBE proche de 2019.

Antoine Collet : L’année 2022 au niveau officinal n’a pas connu de réelle inflation pour le grand public : il y a eu une résilience des pharmaciens qui ont contenu les prix. Or, les charges et les salaires ont augmenté. En 2023, on constate que la tendance s’inverse et les officines sont touchées de plein fouet par l’inflation : les ventes ralentissent (-2,8% au cumul fixe de juillet) avec un CA qui augmente (+4,8%). De fil en aiguille, on voit une marge qui s’érode (-14% depuis le début de l’année).

La fréquentation moyenne a baissé dans les officines (-5,4% en juillet) et paradoxalement, le panier moyen augmente (+7,3%).

Malgré cela, l’Assurance maladie note, dans son rapport Charges et produits pour 2024, que la rémunération en lien avec le Covid-19 a représenté pour les officines plus de 3 milliards d’euros en 2 ans. Qu’en pensez-vous ?

JL : Il faut interpréter ce chiffre : 3 milliards d’euros de CA pour 20 000 officines, cela fait environ 150 000 euros de CA par officine. Et si on regarde en résultat net, je pense que le réseau est plutôt à 1,8 milliard d’euros, soit 80 à 90 000 euros par officine. Toutes les officines n’ont pas été logées à la même enseigne. Certaines officines n’ont pas fait de tests, faute de locaux et faute de bras. Et d’autres ont été de très gros faiseurs de tests. Résultat : les officines qui n’ont pas progressé en CA en 2022 sont celles qui n’ont pas fait de tests et de vaccination. Et notons que l’Etat n’est pas complètement perdant, puisqu’il a récupéré une partie de l’investissement en charges sociales et impôt sur l’activité.

AC : Toutes n’ont pas bénéficié de « l’enveloppe Covid ». Les petites structures ont eu plus de mal. En 2023, l’activité Covid s’est totalement tarie. Cette enveloppe a répondu à un instant T à un problème sanitaire.

JL : Je pense que l’activité Covid est l’arbre qui cachait la forêt. Dans le même temps, il y avait un apport de l’activité Covid, et à côté les officines perdaient en termes de marge. Cela a un peu masqué la réalité des chiffres en 2022. N’ayant plus de tests antigéniques, on voit maintenant les effets sur la marge et de l’inflation sur les rentabilités.

Entrée en vigueur en 2019, la précédente réforme économique désensibilisait la rémunération de l’officine du prix des médicaments. Selon vos analyses respectives et le récent rapport Charges et Produits de l’Assurance maladie, cette évolution a été bénéfique pour la pharmacie. Au regard des éléments développés précédemment, quelle sont, selon vous, les évolutions économiques prioritaires qui devront être développées dans la prochaine réforme ?

JL : Le nouveau mode de rémunération qui a été introduit en 2019 par les honoraires était une bonne chose en période de baisse des prix du médicament remboursable. Cela a économiquement stabilisé le réseau et cela a aussi rassuré les jeunes à l’installation. Il y a un phénomène de renouvellement des titulaires. En revanche, en période d’inflation, c’est embêtant, parce que les honoraires ne sont pas revalorisés. Il serait donc logique de les revaloriser pour tenir compte de l’inflation et endiguer l’effet de ciseaux.

AC : Plusieurs facteurs vont entrer en ligne de compte, dont l’inflation. La négociation ne sera pas la même avec le spectre inflationniste actuel : 4 à 6% par an. Il y a des fermetures de pharmacies sans précédent, les charges augmentent, des problèmes de recrutement, de disponibilité de l’officine… Il faut mener une vraie réflexion autour de l’officine, alors que, selon une déclaration récente du Président Macron, la pharmacie d’officine est au cœur même du système de santé.

Au-delà de ces aspects, les missions officinales désormais nombreuses (vaccination, entretiens pharmaceutiques, dépistage…) représentent- elles, selon vous, un levier de croissance supplémentaire important pour la pharmacie ?

JL : Ces nouvelles missions auront un effet de croissance avec une fidélisation de la patientèle. On l’a bien vu avec le Covid : le regard du patient vis-à-vis du pharmacien a complètement changé. Et je pense que plus on va aller vers ces nouvelles missions, plus le patient sera attaché à sa pharmacie de proximité. C’est ça la clé.

La difficulté est : ai-je les équipes suffisantes pour pouvoir les faire ? Quand on vaccine, on n’est pas au comptoir et vice-versa. C’est aussi une problématique par rapport aux pharmacies les plus petites et les plus fragiles : il y a une course à une taille suffisante pour pouvoir assumer les nouvelles missions. Et quoi qu’on en dise, même avec la meilleure organisation du monde, le titulaire ne peut pas se décupler.

AC : C’est un acte fort ! La vaccination s’élargit au fur et à mesure, au même titre que les TROD angine et cystite. Tout l’enjeu pour les pharmaciens est de savoir comment ces missions vont être valorisées, quelle sera l’adéquation entre temps passé avec le patient et la rémunération. Il va falloir former le pharmacien et informer le patient. Il y a plein de missions qui arrivent en pharmacie et je doute que le Français moyen soit informé de ces nouveaux services.

La financiarisation de la santé est une problématique qui semble prendre de l’ampleur et dont les pouvoirs publics prennent progressivement la mesure. Voyez-vous dès à présent des impacts sur la pharmacie d’officine ? Le secteur est-il, selon vous, à risque dans les années à venir ?

JL : La pharmacie, comme toutes les autres professions libérales, n’échappe pas à la financiarisation. Le marché de la santé est porteur, l’activité est assez récurrente et le risque financier est limité. Forcément, cela intéresse les financiers. Aujourd’hui, on voit des montages un peu exotiques qui permettent de contourner la loi. Avec ces montages, on peut douter de l’indépendance du pharmacien titulaire. Ils faussent le marché de la transaction : par rapport à l’offre et à la demande, les prix de cession restent artificiellement élevés sur le long terme. Arrivent sur le marché des titulaires qui n’auraient pas les moyens d’acheter.

Mais tout cela est en train de changer : les pouvoirs publics ont pris conscience du phénomène, notamment avec les laboratoires d’analyse médicale ou les sociétés d’exercice vétérinaire.

A quoi ressemblera, selon vous, la pharmacie dans les 5 prochaines années ?

JL : J’imagine la pharmacie comme le hub de la santé. Le pharmacien est devenu l’acteur de premier recours au soin et de la prévention. Demain, c’est lui qui orientera le patient vers le professionnel de santé compétent et adapté à sa pathologie. Je pense que l’on va aussi vers une concentration du réseau, avec des rapprochements de pharmacies.

A terme, deux modèles économiques vont coexister avec les missions qui seront réalisées par les uns et par les autres : la pharmacie « business » d’une grande surface, avec du flux et axée sur la parapharmacie, la beauté, le bien-être et à côté, la pharmacie « traditionnelle » de proximité axée sur le soin et la prévention.

AC : A plus court terme, il reste toujours une crainte sur l’inflation pour 2024. Et se pose la question de la résilience des pharmaciens. Dans un contexte de vieillissement de la population, le réseau officinal a un rôle majeur à jouer dans le système de santé en France et sur le parcours patient. Plus de 80% des Français ont une opinion positive de leur pharmacien, notamment en lien avec son expertise et ses compétences.

DES PHARMACIENS D'OFFICINE TOUCHES DE PLEIN FOUET

Au-delà de la situation présentée par les experts économiques, les pharmacies d’officine décrivent les mêmes problématiques. Dans une récente enquête réalisée par l’USPO auprès de de 2 400 pharmacies les 6 et 7 septembre 2023, les pharmaciens d’officine relatent une dégradation de leur situation économique :

  • Plus de 72% jugent leur trésorerie mauvaise à inquiétante dont 36% inquiétante.
  • Et 78% constatent que leur trésorerie s’est dégradée depuis 2019.
  • Près de 40% pensent avoir recours à des réductions de personnel (licenciements, départ non remplacé).
  • 90% des sondés s’inquiètent de la non revalorisation des honoraires. Retrouvez l’intégralité du sondage sur www.uspo.fr

[1] Signée en mars 2022 par l’USPO et la FSPF.

[2] https://publications.banque-france.fr/projections-macroeconomiques-septembre-2023.

[/su_spoiler]